Extraits de

« Les Mystères de Paris»

Histoire de la Goualeuse

- Commençons d’abords par le commencement, dit le Chourineur.
- Oui… tes parents ? reprit Rodolphe.
- Je ne les connais pas, dit Fleur de Marie.
- Ah ! bah ! fit le Chourineur.

  - Ni vus, ni connus ; née sous un chou, comme on dit aux enfants.
- Tiens, c’est drôle, la Goualeuse !... nous sommes de la même famille…
- Toi aussi, Chourineur ?
- Orphelin du pavé de Paris, tout comme toi, ma fille.
- Et qu’est-ce qui t’a élevée, la Goualeuse ? demanda Rodolphe.
- Je ne sais pas… Du plus loin qu’il m’en souvient, je crois, sept à huit ans, j’étais avec une vieille
 

borgnesse qu’on appelait la Chouette… parce qu’elle avait un nez crochu, un œil vert tout rond, et qu’elle ressemblait à une chouette qui aurait un œil crevé. […]
- La borgnesse […] me faisait vendre, le soir, du sucre d’orge sur le Pont-Neuf ; manière de demander l’aumône… Quand je n’apportais pas au moins dix sous en rentrant, la Chouette me battait au lieu de me donner à souper. […]

 
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  - Le lendemain matin la borgnesse me donnait la même ration pour déjeuner que pour souper, et je m’en allais à Montfaucon chercher des vers de terre pour amorcer le poisson ; car dans le jour la Chouette tenait sa boutique de lignes à pêcher sous le pont Notre-Dame… Pour un enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez… de la rue de la Mortellerie à Montfaucon…  

Le Temple

Quoique Rodolphe ne partageât pas la profonde admiration de Rigolette à la vue du Temple, il fut néanmoins frappé de l’aspect singulier de cet énorme bazar, qui a ses quartiers et ses passages.
Vers le milieu de la rue du Temple, non loin d’une fontaine qui se trouve à l’angle d’une grande place, on aperçoit

 

un immense parallélogramme construit en charpente et surmonté d’un comble recouvert d’ardoises.
C’est le Temple.
Borné à gauche par la rue Dupetit-Thouars, à droite par la rue Percée, il aboutit à un vaste bâtiment circulaire, colossale rotonde entourée d’une galerie à arcades.
Une longue voie, coupant le parallélogramme dans son milieu et

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dans sa longueur, le partage en deux parties égales ; celles-ci sont à leur tour divisées, subdivisées à l’infini par une multitude de petites ruelles latérales et transversales qui se croisent en tous sens et sont abritées de la pluie par le toit de l’édifice.
Dans ce bazar, toute marchandise neuve est généralement prohibée ; mais la plus infime rognure d’étoffe quelconque, mais le plus mince débris de fer, de cuivre, de fonte ou d’acier y

 

trouve son vendeur et son acheteur.
Il y a là des négociants en bribes de drap de toutes couleurs, de toutes nuances, de toutes qualités, de tout âge, destinées à assortir les pièces que l’on met aux habits troués ou déchirés.
Il est des magasins où l’on découvre des montagnes de savates éculées, percées, tordues, fendues, choses sans nom, sans forme, sans couleur, parmi lesquelles apparaissent çà et là

 

quelques semelles fossiles, épaisses d’un pouce, constellées de clous comme des portes de prison, dures comme le sabot d’un cheval ; véritables squelettes de chaussures, dont toutes les adhérences ont été dévorées par le temps ; tout cela est moisi, racorni, troué, corrodé, et tout cela s’achète : il y a des négociants qui vivent de ce commerce.

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