Extraits de

« Paris est une fête »

Un bon café sur la place St Michel

« Le café des Amateurs était le tout-à-l'égout de la rue Mouffetard, une merveilleuse rue commerçante, étroite et très passante, qui mène à la place de la Contrescarpe. Les vieilles maisons, divisées en appartements,

  comportaient, près de l'escalier, un cabinet à la turque par palier, avec, de chaque côté du trou, deux petites plates-formes de ciment en forme de semelle, pour empêcher quelque locataire de glisser ; des pompes vidaient les fosses d'aisances pendant la nuit, dans des camions-citernes à chevaux. En été, lorsque toutes les fenêtres étaient ouvertes, nous entendions le bruit des pompes et il s'en dégageait une odeur violente. Les   citernes étaient peintes en brun et en safran et, dans le clair de lune, lorsqu'elles remplissaient leur office le long de la rue du Cardinal-Lemoine, leurs cylindres montés sur roues et tirés par des chevaux évoquaient des tableaux de Braque. Aucune ne vidait pourtant le café des Amateurs où les dispositions et les sanctions contenues dans la loi concernant la répression de l'ivresse publique s'étalaient sur une affiche jaunie, couverte de
 
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  chiures de mouches, et pour laquelle les consommateurs manifestaient un dédain à la mesure de leur saoulerie perpétuelle et de leur puanteur. Toute la tristesse de la ville se révélait soudain, avec les premières pluies froides de l'hiver, et les toits des hauts immeubles blancs disparaissaient aux yeux des passants et il n'y avait plus que l'opacité humide de la nuit et les portes fermées des petites boutiques, celles de l'herboriste, du papetier et  

du marchand de journaux, la porte de la sage-femme – de deuxième classe – et celle de l'hôtel où était mort Verlaine et où j'avais une chambre, au dernier étage, pour y travailler. »

 

 

Une génération perdue

« (…) Miss Stein et moi étions encore bons amis lorsqu'elle fit sa remarque sur la génération perdue. Elle avait eu des ennuis avec l'allumage de la vieille Ford T qu'elle conduisait, et le jeune homme qui travaillait au garage et s'occupait de sa voiture – un conscrit de 1918 – n'avait pas pu faire le nécessaire, ou n'avait pas voulu réparer en priorité la Ford de Miss

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le nécessaire, ou n'avait pas voulu réparer en priorité la Ford de Miss Stein. De toute façon, il n'avait pas été sérieux et le patron l'avait sérieusement réprimandé après que Miss Stein eut manifesté son mécontentement. Le patron avait dit à son employé : « Vous êtes tous une génération perdue ».C'est ce que vous êtes. C'est ce que vous êtes tous, dit Miss Stein. Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous

 

une génération perdue. »

La faim est une bonne discipline

« Il y avait de quoi se sentir très affamé, quand on ne mangeait pas assez, à Paris ; de si bonnes choses s'étalaient à la devanture des boulangeries, et les gens mangeaient dehors, attablés sur le trottoir, de sorte que vous étiez poursuivi par la vue ou le fumet de la nourriture.

 

Quand vous aviez renoncé au journalisme et n'écriviez plus que des contes dont personne ne voulait en Amérique, et quand vous aviez expliqué chez vous que vous déjeuniez dehors avec quelqu'un, le meilleur endroit où aller était le jardin du Luxembourg, car l'on ne voyait ni ne sentait rien qui fût à manger tout le long du chemin, entre la place de l'Observatoire et la rue de Vaugirard. Une fois là, vous pouviez toujours

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  aller au musée du Luxembourg et tous les tableaux étaient plus nets, plus clairs et plus beaux si vous aviez le ventre vide et vous sentiez creusé par la faim. J'appris à comprendre bien mieux Cézanne et à saisir comment il peignait ses paysages, quand j'étais affamé. Je me demandais s'il avait faim, lui aussi, lorsqu'il peignait ; mais j'en vins à penser que, peut-être, il oubliait tout simplement de manger. C'était là une des pensées irréfléchies   mais lumineuses qui vous venaient à l'esprit quand vous étiez privé de sommeil ou affamé. Plus tard, je pensai que
Cézanne devait être affamé d'une façon différente. Après avoir quitté le Luxembourg, vous pouviez descendre par l'étroite rue Férou jusqu'à la place Saint-Sulpice, où l'on ne trouvait pas de restaurants, non plus, et où il n'y avait qu'un square tranquille, avec des bancs et des arbres, une fontaine
 

avec des lions, et des pigeons qui sepromenaient sur l'asphalte et se perchaient sur les statures des évêques. Il y avait aussi l'église et des boutiques où l'on vendait des objets pieux et des vêtements sacerdotaux, du côté nord. A partir de là, vous ne pouviez poursuivre votre route en direction de la Seine sans passer devant des marchands de fruits, de légumes, de vin, ou des boulangeries-

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pâtisseries. Mais en choisissant votre itinéraire avec soin, vous pouviez prendre à droite, tourner autour de la vieille église de pierre grise et blanche, et atteindre la rue de l'Odéon, et tourner encore à droite en direction de la librairie de Sylvia Beach sans rencontrer en chemin trop d'endroits où se procurer de quoi manger. La rue de l'Odéon était dépourvue de toute tentation alimentaire jusqu'à la place de l'Odéon

 

où se tenaient trois restaurants. Au moment où vous atteigniez le 12, rue de l'Odéon, vous aviez eu le temps de maîtriser votre faim, mais toutes vos perceptions étaient aiguisées de nouveau. Les photos vous semblaient différentes et vous dénichiez des livres que vous n'aviez jamais aperçus jusqu'alors.
- Vous êtes trop maigre, Hemingway, disait Sylvia. Est-ce que vous mangez à votre faim ? »

 

Scott Fitzgerald

« Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d'un papillon. (...) Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et de leurs dessins, et il apprit à réfléchir, mais il ne pouvait plus voler car il avait perdu le goût du vol et il ne
pouvait que se rappeler le temps où il s'y livrait sans effort. »

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