Extraits

« Walter Benjamin lève les yeux vers la voûte de fer et de verre du passage des Princes, et, encore une fois, il est fasciné. Cette rue couverte qui par son rayonnement voilé lui a toujours rappelé un aquarium est en même temps un extérieur et un intérieur ; une sorte de limbe entre la rue et la maison :et un étincellement

  mensonger de vitrines en l’absence de lumière ; une exposition de marchandises dans l’exposition de la honte (les marchands habitent au-dessus, leurs enfants et leurs vieux parents observent par les lunules qui surmontent les vitrines) ; un abri contre la violence de la ville, et une intuition plus intime de ce qu’elle est, comme si on en voyait une section, comme si on la voyait rêver… Et dans   ce couloir qui rêve où il voudrait s’asseoir comme dans une chambre, et dans cette chambre qu’il voudrait parcourir de long en large comme un couloir, Walter Benjamin, le rêveur, se sent envahi par une prégnance qui le justifie de même que le poisson est justifié par l’eau. Par-dessus tout, c’est la voûte qui l’enchante, ce fer suspendu dans une économie fonctionnelle de tensions est
 
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  moderne ! très moderne, la même architecture que les gares… trop moderne sans doute, et pourtant tempéré d’ancien par le liberty et sa végétation, par les cannelures Empire des petites colonnes… ancien et moderne, alors, une chimère datée du XIXe siècle, une projection divinatoire et déjà l’objet des spéculations du XXe, ce qui fait le charme particulier de Jules Verne…
Il sort du passage des Princes mais
 

reste à Montmartre et visite l’un après l’autre le passage Verdeau, le passage Jouffroyn le passage des Panoramas, puis il se déplace vers les passages plus prolétaires du boulevard Sébastopol et de la rue Saint-Denis : là il se glisse pour la énième fois dans ceux de la Trinité, du Basfour, du Ponceau, du Caire, d’Aboukir, où il s’arrête longtemps pour absorber complètement le caractère sordide de ces boyaux fouriéristes. Et juste au

 

milieu du passage d’Aboukir, il s’arrête en extase, immobile comme un cristal de la plus pure intelligence : une pose où il s’offre au regard d’un vendeur de crustacés.
Tu vois cette statue ? dit le vendeur à son fils en farfouillant dans une bassine de crevettes. C’est celle d’un auteur qui vient d’écrire un livre sur l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. »

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Extraits II

« Dans ces prunelles, disait une autre poésie plus connue, l’agate se mélangeait au métal. Le métal ! L’ancre de Manuzio, les canons nazis, les projectiles des pistolets, mais là à Paris le métal était le fer poutrellé-boulonnné de la gare du Nord et de la tour Eiffel, celui de la voûte des Halles et celui de la gare d’Orsay, c’était là sa forme poignante,

 

la même que celle que lui assignaient les illustrations du Nautilus des éditions Hetzel, une structure de fer brun, des tuyaux de cuivre verdi, une décoration en cuivre brillant, si on y ajoute la lumière du ciel depuis la haute verrière on aura le passage, mais pour quelle raison tout ce fer dégageait-il une aura qui n’était pas inférieure à celle d’un retable sur un autel du XIVe siècle ? Qu’y avait-il de magique dans cette syntaxe

 

industrielle ? Il ne comprenait pas comment, mais il était évident que même l’œuvre produite en série, surtout esthétique, engendrait de l’aura, une aura retardée peut-être, une aura induite, mais justement pour cela inquiétante… D’ailleurs, quelques temps auparavant, il avait lu le premier romand ‘un médecin français qui, avec des accents endiablés, racontait une visite aux usines Ford de Detroit : des

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  hommes-marchandise, oui, l’horreur de l’aliénation, mais il avait dû y trouver aussi quelque chose d’archaïque, une sorte de danse, quelque chose de magique pour en parler ainsi, comme seul le peut celui qui sait regarder le présent comme s’il était déjà passé… »  

Extraits III

« Oui, le bavardage des hommes avait désormais atteint des niveaux inacceptables de confusion et de vacarme, la seule manière de restaurer une grammaire humaine était de donner une voix aux choses, et l’une de ces choses était Paris, et la chose la plus magique de Paris c’était les passages. Au moment même où il pensa le mot passage, il leva les yeux

 

et vit une entrée décorée de stucs sur laquelle se détachait l’inscription
PASSAGE POTOCKI
Etrange, il n’avait jamais entendu parler d’un passage ayant ce nom. Il regarda autour de lui : il avait dû marcher longtemps, parce qu’il avait abouti dans un quartier inconnu. Il chercha les plaques des rues, mais ces dernières aussi, rue des Lémures et rue des Asphodèles, ne lui dirent rien. Il franchit le seuil. L’intérieur

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était presque sombre, car il s’agissait d’un de ces passages bas sans voûte vitrée, avec des lampes à gaz si blafardes et si distantes entre elles qu’on aurait dit les feux follets d’un cimetière. La première vitrine sur la gauche exposait des antiquités militaires : des sabres de hussard, des décorations de guerre, des aigles en bronze, des sièges pliants de campagne, des éperons. Cependant Benjamin fut intrigué, plus encore que

 

par ces objets, par le chiffre 1939 qui servait d’enseigne à la boutique, un chiffre de toute évidence trop élevé pour être le numéro de la rue.
- En effet, résonna une voix derrière lui. En se retournant, il vit un homme grand, pâle, avec des moustaches tombantes et un regard flottant. (…) Vous êtes un 1940, n’est-ce pas ? Moi, je suis un 1939. Mais permettez-moi de me présenter : Joseph Roth, juif galicien et écrivain allemand, et

 

buveur. J’ai toujours bu mais ce n’est que depuis 1933 que je suis devenu un buveur professionnel, cette date, 1933, ne vous dit rien ? Mes derniers verres, un cocktail meurtrier de slivowitz et d’armagnac, je les boirai le 27 mai 1939, après avoir appris que mon ami Ernst Toller s’est pendu à New York en signe de protestation contre la victoire des franquistes.
(…) Mais l’attention de Benjamin était happée par certaines formes

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indistinctes qui, comme rappelées par la conversation, commençaient à émerger du fond ténébreux du passage.
(…) Ce qui les attirait ainsi, c’était un individu très grand vêtu d’un large manteau noir qui arrivait jusqu’à terre. Chauve, avec deux orbites profondes et deux énormes oreilles décollées, l’homme continua à agiter sa clochette jusqu’à ce que le dernier suicidé fût devant lui : alors il

 

murmura une formule que Benjamin ne put distinguer, et les suicidés furent comme dissous dans les carreaux du sol et engloutis par les corpuscules noirs du grès. Glacé de terreur et pourtant fasciné, Benjamin s’approcha à son tour de l’enchanteur. Celui-ci était resté tête baissée, absorbée en lui-même depuis l’énonciation de la formule ; il leva la tête et planta son regard dans les yeux de l’intrus. Puis, ébauchant un sourire maniéré, il

 

esquissa légèrement le geste d’agiter de nouveau la clochette comme un acteur qui, de façon succincte et stylisée, répéterait le rôle qu’il vient de jouer. Ensuite, il se fit soudainement sérieux, puis de nouveau son visage prit, cette fois, un air de componction.
- Ah, vos nouveaux amis ! dit-il avec une note qui était cependant déjà railleuse. Vraiment, vous étiez-vous déjà pris d’affection pour eux ? Ils

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n’étaient qu’argile visuelle, Golem que je fais et défais à mon gré, serviteurs fidèles expulsés de la matière et rendus à la matière – après leur avoir arraché leur nom vital - , sicut decet.
Benjamin trouva le courage de demander : « Mais comment faites-vous ?
- Comment j’ai toujours fait. D’ailleurs, mes personnages parlent pour moi : Satan, le Bossu, Nosferatu,

 

Faust…
- Murnau !
- Friedrich Wilhelm Murnau en personne, insufflateur. Et maintenant, je dois partir : adieu » et s’enveloppant théâtralement dans son manteau, il se glissa dans un étroit couloir latéral. »

 

 

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